La finalité

Au fil des années la notion de logiciel a évoluée, de simple outil de calcul vers assistant cherchant à comprendre l’homme pour mieux le servir. Dans cette démarche de convergence entre le logiciel et l’homme, les logiciels requièrent des « fonctions humaines » comme on les a dotés en leurs temps de fonctions mathématiques ou graphiques.

L’analyse situationnelle cognitive a pour ambition de répondre à ce besoin. Elle permet de représenter des situations vécues par des êtres humains, de les reconnaitre, de les comprendre, les anticiper, d’orienter les acteurs en situation. Elle ne cherche pas à reproduire comment devrait penser l’homme, mais comment chaque homme particulier pense, avec ses références et ses biais cognitifs.

La demande des utilisateurs est forte pour être traités différemment des autres, selon leurs spécificités, centres d’intérêts et habitudes. Le développement des réseaux sociaux a décuplé leurs exigences. Elle est forte aussi du coté des professionnels pour concevoir des logiciels personnalisables et auto-adaptatifs.

Mais comprendre l’homme et ses besoins, anticiper ses réactions, agir avec intelligence face à lui, impose de l’étudier dans toute ses diversités, de produire des modèles et des algorithmes d’une nouvelle génération. L’important n’est pas de savoir ce qu’il serait mieux de faire dans une situation donnée, ni de savoir ce que vous ou moi ferions, mais de savoir ce que ceux qui la vivent peuvent faire et voudront faire.

La cognition

La science officielle a érigé une épistémologie basée quasi exclusivement sur un raisonnement hypothético-déductif. Mais l’homme en situation fait appel à des raisonnements bien plus variés. Ces raisonnements n’ont fait l’objet de réelles études scientifiques que depuis peu de temps, notamment avec l’émergence des neurosciences. En revanche, ils sont à la base de de travaux relevant de la psychologie cognitive et de la psychosociologie depuis un siècle, prenant le relais des traités de philosophie remontant parfois à l’antiquité ou déjà régnaient les divergences de vues entre Platon et Aristote.

Les raisonnements mis en œuvre par un acteur en situation peuvent être déductifs, inductifs, abductifs, statistiques, probabilistes, heuristiques, opportunistes, etc.

Un raisonnement déductif permet d’éclairer des relations de causes à effets et des implications entre plusieurs situations. De la situation : « Paul a été malade de la grippe » j’en déduis que « Paul a été contaminé précédemment ».

Un raisonnement inductif est une généralisation d’une observation appliquée à une assiette élargie tant qu’un contre exemple ne vient l’amender. De la situation : « Paul et Pierre écrivent sur du papier blanc » j’en induis « pour écrire il faut du papier blanc ».

Un raisonnement abductif est basé sur une croyance. Cette croyance est soit transmise par la société soit construite par l’individu. De la croyance : « tel père, tel fils » j’en abduis « ayant eu un bon feeling avec le père, j’embaucherai aussi le fils ».

Bien évidement les raisonnements non déductifs présentent des failles de logique, mais ils sont plus souvent qu’on ne le croit mis en œuvre par les acteurs en situation. Plus l’instantanéité est imposée, plus les formes moins rigoureuses de logique sont employées. C’est un arbitrage permanent entre célérité et véracité. A ceci s’ajoutent des biais cognitifs, de l’imagination, des pathologies …

Le champ de conscience

Chacun de nous complète régulièrement son champ de conscience, et en oublie une partie. La façon dont on y associe entre eux les éléments est essentielle pour nos prises de décision.

Par exemple si je casse mon ordinateur portable, est-ce qu’inconsciemment j’associerai l’incident à l’ordinateur, la marque, le lieu, un visiteur, ou autre ? De cette association découleront des prises de décision différentes. Je pourrais choisir une autre marque lors de son remplacement, éviter de revenir dans cette pièce, accuser à tord la personne présente, etc.

Le facteur temporel

Le nombre de possibilités d’évolution d’une situation vers une autre est gigantesque. Heureusement l’individu est relativement stable, ses changements se modélisent sur des niveaux d’abstraction quantiques. Mais pour appréhender un niveau d’abstraction, il faut un temps qui obéi a une loi logarithmique. La perception s’observe en quelques dizaines de millisecondes, la réflexion nécessite quelque dizaines de minutes, intervenir sur les schémas cognitifs prend plusieurs années.

Ainsi l’analyse d’une visite sur un site internet ne permettra que de révéler les premiers niveaux (perception, comportement, observation), c’est le domaine de l’analyse situationnelle reflexe. Suivre un abonné à un service récurrent, par exemple un élève, un voyageur, pendant plusieurs mois de façon régulière renseignera sur les niveaux supérieurs (schémas cognitifs, champ de conscience), c’est le domaine de l’analyse situationnelle cognitive.

Jean Pierre MALLE