Pourquoi n’enseigne-t-on pas l’analyse des comportements dès le plus jeune âge ?

Je me suis longtemps posé la question de savoir pourquoi notre enseignement ne nous explique pas, en toute laïcité, ce qu’est un être humain, comment nous fonctionnons, quels sont nos différentiateurs. La vie est faite de rencontres, d’échanges et de coopérations ; mieux nous connaitre, mieux nous comprendre, c’est aussi mieux collaborer, mieux nous accepter les uns les autres.

Cette histoire me titille depuis que je suis rentré au collège. En avance sur le parcours à une époque où l’éducation nationale gérait encore plus mal que maintenant la différentiation, il m’a fallu passer un examen pour y accéder. Cet examen comprenait deux parties, un test de connaissance, ce qui me paraissait normal, et un test psychologique, ce qui était pour moi une révélation. Je compris alors que si ce test existait, c’est que l’on pouvait penser autrement et j’ai imaginé qu’il devait exister des « bonnes » et des « mauvaises » façons de le faire. Ceci m’a conduit petit à petit sur le chemin de la psychologie cognitive et de la psychosociologie en parallèle de ma formation scientifique et technologique.

Mais, puisqu’à cette époque on savait depuis longtemps analyser les individus et leurs cognitions, pourquoi ne pas l’enseigner ?

J’entends déjà les objections, c’est compliqué ! le programme est déjà chargé ! les profs ne sont pas formés ! bref on ne veut pas. Les maths aussi c’est compliqué, le sport çà nécessite de gros efforts, les langues ce n’est pas trivial non plus. Sachant que l’on va passer sa vie avec les autres il me parait indispensable que l’on apprenne aussi à observer des comportements, décoder des attitudes, comparer des cognitions, identifier des biais, structurer son champ de conscience, analyser des situations. Toute la journée, toute la vie, on ne fait que çà et personne ne nous enseigne cette science en elle-même. Ce serait pourtant une des premières choses à nous apprendre, tout le reste serait alors bien plus facile.

Les causes profondes

La vie passant, je me rends compte que cet état de fait est purement volontaire. Sans tomber dans la théorie du complot, la raison se trouve dans certaines défenses très profondément ancrées de notre société.

Imaginez un instant que chacun puisse lire à livre ouvert les autres, comprendre leur rationalité, détecter leurs desseins, leurs sources d’influences !

D’une part il faudrait accepter de dire qu’il existe des différences entre les individus. Or la loi républicaine, l’éthique, la bienséance nous enseignent l’égalité. Au nom de quoi elles préconisent de masquer les différentiateurs.

D’autre part les dominateurs, qui détiennent les organes de pilotage et d’exploitation des systèmes sociaux en place, n’ont aucun intérêt à voir ceux qui leur créé, de gré ou de force « bien être et fortune », être en capacité de détecter leurs desseins.

On peut d’ailleurs se poser la question de savoir si ces deux causes ne sont pas liées, l’égalitarisme faisant partie des systèmes sociaux instaurés.

Il y a trois moteurs qui font agir l’homme : l’intérêt, l’éthique, l’intelligence. J’agis par ce que cela me sert, parce que cela est juste ou parce que cela est ce qu’il faut faire. Nous allons regarder de plus près ce triangle singulier.

L’intérêt (premier sommet du triangle)

Malheureusement notre société est essentiellement sous l’emprise des dominateurs, par essence adeptes de la prise d’intérêts à court terme. On le voit à chaque instant, même s’ils parlent de justice ou d’intelligence concernant les autres, ils n’en font guère cas lorsque leur intérêt est concerné.

Combien d’hommes politiques sont pris les doigts dans le pot de confiture ? Qui, administrateur de la fonction publique a annoncé froidement une phobie administrative l’empêchant de déclarer ses revenus ? Qui, député en exercice, a voté une loi de limitation du revenu des élus et s’est empressé de construire des emplois fictifs pour le maintenir au même niveau ? Qui, a parlé de moralisation de la vie publique et a exploité à ses fins personnels les services d’écoute élyséens ? Et que dire de tout ce qui n’a pas été révélé …

Parfois c’est le système tout entier qui verse dans l’incongruité pour de basses raisons d’intérêt, faisant fi de l’intelligence et de la justice. Par exemple, comment expliquer que l’on comptabilise d’un côté des immigrés en situation irrégulière, donc ne pouvant travailler, et d’un autre coté qu’on leur fasse payer des charges sociales et de l’impôts sur le revenu ? Qui les emploie ? Qu’elle administration est sourde aux cris de quelle autre ?

Les chefs d’entreprise ne sont pas en reste. Qui annonce une irréprochabilité écologique tout en trafiquant ses moteurs pour passer les tests sans effort ? Qui se prétend défenseur de la santé de ses clients tout en écoulant une marchandise avariée, une médecine létale ou invalidante ?

C’est seulement en dotant chacun d’entre nous d’une meilleure capacité de discernement que notre société pourra lutter contre ce fléau. Nous disposons aujourd’hui de moyens de communication omniprésents, chacun de nous peut être le révélateur d’une situation d’abus ou de scandale, il ne nous reste plus qu’à renforcer notre capacité de détection des comportements. Les contre-pouvoirs que sont la justice et l’intelligence ne s’en porterons que mieux.

Dans notre vie de tous les jours, les effets des comportements d’intérêts individuels stupides et injustes sont très pénalisants et peuvent devenir dramatiques. Qui est victime de la domination de ses camarades au collège ? Qui est victime du harcèlement de ses collègues de travail ? Qui est victime d’arnaques, d’escroqueries, de propos délétères ? Mieux lire dans les intentions des autres, mieux anticiper leurs comportements permettrait de redonner un peu de sérénité à nos existences. 

L’éthique (deuxième sommet du triangle)

La république prône l’égalité des droits entre les citoyens, ce faisant elle s’accommode mal de la différentiation entre les individus.

Nous présentons tous des biais cognitifs et des attitudes spécifiques, c’est d’ailleurs notre signature. Il est fréquent que l’on sache par avance comment va se comporter un ami, quel raisonnement sera le sien, ce qui se situe dans ou hors de son champ de conscience. Nous acceptons son raisonnement alors que le même raisonnement prononcé par une autre personne heurterait notre sensibilité.

Nous pardonnons aisément à une personne handicapée qui nous bouscule dans un couloir alors que dans la même situation nous réagissons violement contre quelqu’un qui le fait volontairement. De fait nous discriminons les autres et notre jugement sur leur comportement est différent en fonction de leur psychologie et de la nôtre.

Lors d’un entretien d’embauche, nous serons sélectionnés sur la base de nos capacités mais aussi de ce que l’on appelle pudiquement « l’adaptation au poste ». Nous savons tous que si certains critères sont objectifs, d’autres peuvent l’être beaucoup moins.

L’égalitarisme lutte contre la discrimination. Mais si je suis profondément républicain, je n’en sais pas moins que la discrimination est inscrite dans les fondements de la nature, c’est d’ailleurs grâce à elle que nous existons. Sans discrimination le processus d’évolution ne se serait pas enclenché.

Ce qui est condamnable n’est pas de reconnaitre les différentiateurs d’un individu par rapport à un autre, mais d’affecter une valeur subjective à ces différentiateurs.

Prenons le cas de la parité dans un conseil d’administration. Le conseil est un lieu d’exercice du pouvoir donc dominé par l’intérêt individuel (premier sommet du triangle). Une loi censée renforcer l’équité fixe la parité homme-femme au sein du conseil d’administration. Ce n’est pas la bonne solution.

Nous savons tous que les problèmes trouvent des solutions intelligentes en multipliant les compétences dans l’équipe cherchant les à les résoudre. Ce qui compte n’est pas d’avoir plus ou moins de personnes, ni qu’elles soient d’un sexe ou d’un autre mais de disposer d’une variété la plus large possible, que les administrateurs soient aussi différents que possible. Car nous avons compris que l’efficacité passe par la différentiation.

Les personnes féminines développent dans leur système nerveux central des connexions différentes de celles des personnes masculines et ceci constitue un différentiateur profitable. Dès lors il est facile de comprendre qu’un conseil d’administration composé uniquement d’hommes sera moins diversifié, moins intelligent et moins efficace qu’un conseil mixte, c’est juste du bon sens. Si les actionnaires disposaient des compétences pour comprendre ces mécanismes, si on leur avait enseigné, ils ne renouvelleraient pas leur confiance à des conseils non diversifiés, tout simplement.

L’intelligence (troisième sommet du triangle)

Force est de constater que la majorité des décisions sont prises par intérêt, quelques-unes par justice et beaucoup moins par intelligence.

Le réchauffement climatique, l’appauvrissement des sols, la prolifération des maladies dégénératives, et bien d’autres fléaux sont les conséquences de décisions uniquement dictées par l’intérêt à court terme. L’intelligence semble bien peu peser dans l’avenir du monde. Pourtant si la société a pu progresser dans de nombreux domaines et nous apporter un confort de vie globalement meilleur chaque jour, ce n’est que grâce à elle. Elle peut ne représenter qu’une faible partie des décisions elle n’en est pas moins fondamentale. Il aura fallu toute la force et la détermination de gens courageux et désintéressés pour qu’elles soient prises.

Aujourd’hui nous vivons une transition qui s’opère en plusieurs étapes. La première marche a été franchie avec l’arrivée d’internet qui permet à chacun de nous de communiquer au plus grand nombre et donc de révéler et de mémoriser des faits. Nous devenons acteurs d’un contrepouvoir à l’intérêt individuel.

Une deuxième marche commence à être franchie avec l’intelligence artificielle. Elle permet d’augmenter les capacités de l’homme. Demain les personnes électroniques qui vont nous entourer sauront analyser les comportements, identifier les cognitions, comprendre les situations, et donc nous conseiller face aux autres. Nous serons alors tous en capacité de détecter leurs intentions bien mieux qu’aujourd’hui et donc nous serons mieux armés pour les déjouer si elles sont malveillantes à notre égard ou à celui de l’humanité.

A nous de bâtir ces machines intelligentes qui nous rendront plus performants. N’écoutons pas les adeptes de l’intérêt court-termiste qui ne manqueront pas de nous lister tous les dangers qu’elles représentent.

Imaginez-vous saisir votre smartphone pour scanner l’individu en face de vous, des propos, des mimiques, des attitudes, des comportements indécelables par nos sens seront détectées, analysés et rapprochés de données le concernant. Un voyant rouge, jaune ou vert vous alertera du danger de la situation et du risque associé à l’intention. Cet horizon d’homme augmenté n’est peut-être pas si lointain.

Mais je reste persuadé qu’une bonne partie de ces techniques pourraient être mises en œuvre par nous même si le système éducatif les enseignait, si l’on encourageait les jeunes à les adopter, si l’on reconnaissait les capacités de ceux qui les travaillent. Je laisse chacun d’entre vous définir quel enseignement est primordial pour ses enfants.

Jean Pierre MALLE