Est-ce que tu rentabilise tes données ?

Le constat

Les données font partie de notre quotidien désormais. Mais quelle proportion d’entre nous mesure réellement l’étendue de la révolution en marche ? Qui a conscience de la puissance qu’offre aujourd’hui l’association d’une prolifération de données nourrissant une multitude d’applications d’intelligence artificielle ?

Pour tenter de répondre à cette question je me suis permis d’interroger certains d’entre vous avec cette question très ouverte « est-ce que tu rentabilise tes données ? ». Je remercie vivement les 300 personnes qui ont bien voulu m’apporter une réponse.

Dans leur grande majorité les réponses sont interrogatives (70%), la question appelle d’autres questions, tant auprès d’une population de professionnels de la donnée que de particuliers bien souvent fournisseurs involontaires de données consommées par d’autres. Ceci est révélateur d’un manque de prise de conscience sur le périmètre de la donnée, sur sa consistance et sa valeur.

Les données sont porteuses de valeurs considérables à plusieurs niveaux. Elles nous concernent tous.

La valeur personnelle

12% des réponses se rapportent aux données personnelles et mentionnent presque systématiquement un sentiment d’insuffisance d’exploitation.

Sur le plan personnel, les données permettent de mieux se connaître, de mieux connaître sa propre situation, de mieux se projeter dans l’avenir. Nous effectuons tous des prises de recul sur notre vie, sur nos actions pour mieux nous situer. Nous établissons des plans basés sur nos données, sur notre vision de la réalité.

Mais si la nature nous a doté d’une puissance d’adaptation et d’ingéniosité considérable, nous avons aussi nos propres limitations cognitives. Il nous est difficile par exemple de prendre en considération un nombre important de critères pour décider d’une action. L’intelligence artificielle est en mesure d’effectuer des synthèses sur des grands nombres de critères à notre place, de détecter des signaux faibles, d’augmenter nos capacités cognitives. Elle nous permet ainsi de mieux rentabiliser nos données en nous rendant plus performants et plus sûrs.

Nous n’exploitons pas assez nos données personnelles pour nous même. Ceux qui les exploitent, souvent sans que nous le sachions, finissent par mieux nous connaitre que nous le faisons nous-même.

La valeur économique

18% des réponses se rapportent à l’exploitation commerciale des données (7% considèrent que c’est leur métier et qu’ils le font bien, 2% ont un projet, 9% pensent pouvoir mieux faire).

Sur le plan économique, les données constituent un secteur en plein essor, elles sont exploitables par l’entreprise elle-même, elles se commercialisent mais elles participent aussi à la capitalisation de l’entreprise.

Revendre des données est d’ailleurs la première analogie faite par les professionnels de la donnée aujourd’hui lorsque l’on évoque le terme « rentabilisation ». Pourtant les données de l’entreprise constituent une richesse principalement pour elle-même. Lorsque l’on observe les organisations en place dans nos entreprises, force est de constater le faible niveau d’exploitation qu’on leur attribue. Quantité de données produites par le service A pourrait être utile au service B sans que personne ne s’en soucie réellement. Combien de données sont perdues au départ à la retraite de collaborateurs ?

Ici également, il faut faciliter la circulation et l’usage des données de l’entreprise pour l’entreprise elle-même et donc augmenter leur rentabilisation. Ces données constituent un capital considérable qu’il faut exploiter pour innover, pour se positionner sur le marché, pour collaborer …

La valeur sociale

Moins de 6% des personnes interrogées font le lien avec l’exploitation sociale des données, alors qu’il s’agit du secteur le mieux couvert en termes d’exploitation des données.

Sur le plan social, les données circulent et constituent le vecteur de la contribution de chacun aux projets des autres. C’est une dimension qui a toujours existée et qui se situe à la base de notre enseignement, de nos communications, de nos publications. C’est surement la première dimension qui a été exploitée dans notre monde 2.0, à tel point qu’on ne pense même plus à l’évoquer aujourd’hui.

Pourtant cette contribution informative est encore sous valorisée. Combien de nos réalisations, de nos découvertes n’auraient pas vu le jour si des anonymes n’avaient consacré de l’énergie à échanger leurs réflexions, apporter leurs contributions au savoir collectif ? Dans ce domaine aussi, l’intelligence artificielle peut favoriser l’exploitation et donc la rentabilisation des données issues de la collaboration.

La valeur éthique

3% des réponses mettent en exergue une volonté de ne pas rentabiliser ses données auxquels s’ajoutent 6% de réprobation sur l’exploitation commerciale des données.

Sur le plan éthique, les données se captent, elles se confient, elles se donnent, elles s’exploitent avec plus ou moins de bonheur, elles se volent parfois. Nombre de société bâtissent un business autour de l’exploitation des données des autres, celles qu’on leur confie, celles qu’on leur abandonne en échange de services, celles que l’on ne sait même pas qu’elles utilisent. Il est clair que ce volet constitue le maillon de la rentabilisation des données qui fait couler le plus d’encre.

Axelle Lemaire dévoile son plan Intelligence Artificielle pour la France (http://www.lesechos.fr/tech-medias/hightech/0211708245932-axelle-lemaire-la-france-a-une-carte-a-jouer-dans-lintelligence-artificielle-2058562.php) et y consacre une part importante à l’éthique des données.

Je la cite : « …, à la fois pour sortir de la vision catastrophiste sur l’IA, qui est souvent très mal documentée, mais surtout pour permettre à nos concitoyens de se saisir des enjeux, de les comprendre et de forger leur propre opinion. Dans la cadre de la loi numérique, la CNIL a d’ailleurs été chargée d’animer le débat public sur les questions d’éthique liées au numérique et aux algorithmes. »

La valeur philosophique

Sur le plan philosophique, les données constituent les traces que nous laissons derrière nous aux générations suivantes. Pourtant, aucune des 300 réponses reçues n’évoque la transmission des données.

Comme dans bien des cas, l’homme use et abuse des ressources qui lui sont offertes. Aujourd’hui nous stockons tout et n’importe quoi dans d’immenses parcs de serveurs dont l’empreinte écologique est alarmante. Nos serveurs polluent autant que nos voitures. L’accès à notre savoir est assujetti à quelques prises de courant qui si elles étaient coupées plongeraient le monde dans un noir cognitif absolu. Quel sera l’accès à nos données offert à nos enfants ? comment pourront-ils exploiter les connaissances que nous leur laisseront ?

C’est bien à nous de faire le ménage dans nos données et de leur en garantir les accès. Là aussi des intelligences artificielles pourront se charger de vider nos poubelles, faire le tri dans nos déchets en matière de données, revaloriser ce qui pourra l’être, effacer ce que l’on sait déjà, mettre en avant ce que l’on peut exploiter…

Le bilan

L’enquête porte sur des acteurs de l’économie numérique (étudiants, datascientists, consultants, chefs d’entreprises, …) confrontés à cette problématique comme expert, fournisseur de solution ou exploitant de ces solutions.

Il ressort de cette enquête que la rentabilisation des données n’est pas une thématique qui occupe le champ de conscience des acteurs interrogés pour plus de la moitié d’entre eux. En revanche la moitié se sentant concernée n’est pas exclusivement tournée vers la rentabilisation économique, les valeurs personnelles, sociales et éthiques des données sont prises en compte.

Toutefois, s’il existe une conscience de la rentabilisation des données, les moyens mis en œuvre sont jugés très insuffisants par les acteurs concernés. Seuls 7% les considèrent comme suffisants, 21% les jugent insuffisants et 70% sont encore au stade où ils s’interrogent sur cette notion de rentabilisation.

Cela traduit l’immensité du terrain d’action qui s’offre à nos entreprises et à nos startups pour accompagner ce formidable mouvement de prise de conscience et de mise en place d’une réelle rentabilisation des données à tous les niveaux personnel, économique, social, éthique et philosophique.

Jean Pierre MALLE