L’approche cartésienne de l’organisation

J’ai lu dernièrement un article très intéressant sur l’adaptation du modèle CMMi (capacity maturity model integration) à la transformation digitale des organisations.

Moi aussi, j’ai cru à une époque de ma vie que l’analyse permettait aux individus de comprendre où se situaient leurs failles afin de les corriger. Il parait en effet quasi évident que si l’on dispose de moyens de mesure efficace, que des dysfonctionnements sont mis en lumière et que des réflexions sont conduites ensemble sur ces sujets alors l’organisation sera mécaniquement améliorée.

Mais dans les faits, ce n’est pas vrai. Combien reste-t-il de sociétés qui arborent un logo ISO9001 ? Les générations passent et les procédures disparaissent. Ce n’est pas un hasard.

Tant que nos raisonnements resteront dans le carcan de l’épistémologie hypothético-déductive (cartésienne) nous ne maitriserons rien. L’homme et la société en général agissent selon une épistémologie constructiviste.

Bien sûr, le raisonnement cartésien est accessible à chacun de nous lorsqu’il analyse une situation à postériori, lorsqu’il se place devant un paperboard, lorsqu’il lit un article. C’est le raisonnement qui a été pratiqué par les enseignants durant toute notre scolarité, c’est celui des debriefings, c’est celui qui a permis de nombreux progrès scientifiques et technologiques, c’est celui de nos recherches et de nos investigations sur internet. Mais ce raisonnement a aussi ses limites, il ne s’applique pas aux êtres pensants. Or les organisations sont le résultat d’une multitude de pratiques orchestrées par des êtres pensants qui analysent des situations et font au mieux avec leurs moyens, leurs connaissances, leurs envies, leurs collègues.

Je comprends que ce constat ne soit pas recevable par tous ceux qui veulent normaliser ces pratiques, faire en sorte que les opérateurs soient interchangeables, que les services soient exécutés de façon uniforme. Leur raisonnement se tient dans un référentiel hypothético-déductif universaliste. Mais les faits sont têtus, l’homme est constructiviste et le restera, car c’est la seule façon pour lui de rester en vie.

Le constructivisme, c’est quoi ?

C’est accepter le fait que chacun de nous dispose d’un référentiel de raisonnement qu’il s’est construit, qu’il utilise et enrichit au quotidien. De fait une stratégie universelle, touchant le plus grand nombre ne peut fonctionner que sur des principes triviaux. Alors oui, dans ce cas une procédure convenant à chacun peut être éditée. La procédure « comment utiliser un ticket de métro » à de forte chance d’être appliquée par quasi tout le monde sans rejet. Mais une procédure relative à l’organisation d’une entreprise a peu de chance d’être appliquée.

Combien de référentiels procéduraux ont été écrits, discutés, négociés, publiés et abandonnés ? Il est facile de critiquer les uns et les autres, de les accuser de mauvaise volonté. Alors qu’ils ne cherchent qu’à faire au mieux de leurs possibilités et sans arrière-pensée machiavélique. 

Si l’on étudie un tant soit peu les êtres pensants que nous sommes, nous comprenons que nous sommes constitués chacun d’une collection d’avatars. Lorsque nous analysons une situation à postériori, c’est un avatar analyste et plutôt cartésien qui prend la main, il travaille lorsque nous sommes confortablement assis autour d’un café à discuter de la façon d’améliorer un processus. Mais lorsque nous sommes actifs au sein du processus, à tenter de répondre aux sollicitations, c’est un avatar temps réel qui prend les commandes. Et celui-là s’appuie sur nos expériences, notre champ de conscience et agit par induction et non par déduction. En fait nous ne sommes pas vraiment les mêmes selon la temporalité de la situation. Il faut l’accepter.

Alors comment faire ?

Les sociétés qui persistent sont celles qui intègrent ces mécanismes constructivistes, qui les exploitent.

L’homme est majoritairement inductif, alors agissons par induction et tout se passera bien. Remplaçons les « et » par les « ou », les « donc » par les « avec », les « si » par les « pour » et chacun y trouvera place. Créons les conditions pour qu’une majorité des acteurs agissent de façon positive face à une situation, chacun pour des raisons différentes, en s’appuyant sur des expériences différentes. L’important est que chacun comprenne la stratégie et adapte ses actions pour converger vers cette stratégie au mieux de ses possibilités.

De plus, de vous à moi, l’induction nécessite bien moins d’énergie que la déduction. La déduction impose de discuter, de négocier, de justifier de chercher des compromis pour aboutir à un texte détaillé et fastidieux qui ne sera que très partiellement mis en œuvre. Que de temps perdu. L’induction au contraire s’appuie sur les référentiels de chacun sans effort particulier, si l’on accepte la diversité. La déduction c’est un peu comme chercher à arrêter une avalanche, alors que l’induction consistera à chercher seulement à la dévier, on passe du « contre » au « avec », c’est bien plus efficace.

En revanche, il faudra accepter une certaine diversité dans les pratiques. En fonction de la situation un intervenant ou un autre agira dans un même objectif de la façon qui lui est propre. Et ce n’est pas parce qu’une pratique donne de meilleurs résultats qu’il faut chercher à l’imposer à tous, elle peut ne pas convenir à certains. Le meilleur moyen est de faire savoir que cette pratique existe et qu’elle est efficace dans certaines situations. Chacun peut alors se positionner et l’adopter ou s’en inspirer dans le but d’atteindre ses objectifs au mieux. Le RSE (réseau social d’entreprise) est alors un outil d’induction très efficace, là où certains adeptes du cartésianisme n’y voient qu’un jouet synonyme de perte de temps. Encore faut-il l’animer efficacement et le piloter dans le cadre de la stratégie d’entreprise fixée.

Jean Pierre MALLE