La robustesse du système

Le principe fondateur sur lequel repose la blockchain est un principe maitrisé par la nature depuis l’aube des temps.

Au début, pour garantir la pérennité d’une information contre toute altération, nous pensions qu’il fallait en protéger les accès. Ce faisant le lieu protégé devenait la cible de tous les prédateurs. Avec la blockchain, l’information est multipliée en un grand nombre d’exemplaires, la modification instantanée de l’ensemble des copies devient alors impossible et le système acquière une grande robustesse.

Le système devient même capable de se reconstituer au fur et à mesure des tentatives d’altérations. En interrogeant le système, les nœuds porteurs de l’information la communiquent et ceux qui proposent une information identique remportent la manche, les nœuds altérés s’alignent alors sur ce vote majoritaire et le système se répare de lui-même.

De fait l’information délivrée par le système acquière un très haut niveau de confiance. C’est ce qui en fait son originalité. Les applications sont multiples pour garantir des transactions financières, de la propriété intellectuelle, des actes notariés ou juridiques, la conformité de produits, ou toute autre sorte de traces.

La nature procède de la même façon en multipliant les cellules porteuses d’informations génétiques, garantissant de fait la pérennité de l’information. Mais aujourd’hui, la ressemblance s’arrête là. Pourtant plusieurs mécanismes pourraient être exploités pour conférer à la blockchain de nouveaux pouvoirs, comme par exemple celui concernant l’évolution de l’information.

L’évolution des informations

La blockchain est très stable mais par construction elle ne concerne que les informations statiques. Toute évolution d’une information est considérée comme une altération et est immédiatement combattue par le système qui l’erradique au profit de l’information ancienne. La nouvelle version de l’information doit alors être ajoutée sans pouvoir supprimer l’ancienne. Des systèmes annexes peuvent être greffés pour supprimer à terme des informations jugées obsolètes mais ils constituent de fait une faille de sécurité. En revanche, côté nature, l’évolution est possible, elle est même inscrite dans les fondements du système, à tel point que dans la nature, toute information statique est vouée à disparition à brève échéance.

L’explosion des domaines d’application de la blockchain va conduire à terme à devoir prendre en charge l’évolution de l’information sans fragiliser le dispositif. De quoi aiguiser l’esprit inventif de nos chercheurs. Certains y travaillent peut-être déjà.

Par exemple, en cas d’utilisation de la blockchain pour protéger des créations on peut générer une clé qui est inscrite dans la blockchain. Mais aucun système ne permet de relier les clés des évolutions. Il faut faire appel à un système externe qui de fait est vulnérable. En introduisant un système de gestion des évolutions il serait alors possible d’enregistrer les mises à jour et les filiations des créations, y compris concernant les évolutions apportées par plusieurs co-créateurs.

Un système d’information n’est pérenne que s’il apporte à la fois la confiance et l’actualité de l’information, mais aussi s’il est capable de justifier de son historique d’évolution.

Le cloisonnement des informations

Un deuxième mécanisme mis au point par la nature serait bien utile à la blockchain. Il s’agit de la notion d’espèce. Les informations disponibles, aussi semblables soient elles, sont caractérisées par espèces ce qui permet à la nature de créer des barrières protégeant les informations de leur décodage par des espèces exogènes. En effet le décodage d’informations génétiques d’une espèce par une autre pourrait donner une suprématie à une espèce qui finirait par devenir unique dans l’univers.

Concernant la blockchain, l’information répond à un système de règles pouvant cohabiter avec d’autres systèmes de règles. Ce mécanisme est bien moins puissant que celui des espèces mis en place par la nature, les conditions nécessaires à l’exclusion mutuelle des systèmes de règles étant difficiles à réunir. Pourtant le besoin existe de disposer de systèmes bénéficiant des mêmes propriétés de garantie de pérennité de la blockchain tout en rendant l’information confidentielle à un groupe restreint d’utilisateurs. Dans ce domaine des dispositifs de cryptage peuvent être ajoutés mais nous connaissons tous leurs limitations. La nature ne peut-elle là aussi nous aider ?

Par exemple, les données personnelles peuvent être stabilisées par la blockchain afin d’éviter l’usurpation d’identité et l’altération des volontés par des cyber-escrocs, en revanche il est impératif de pouvoir les rendre lisibles à des destinataires sélectionnés, via un dispositif similaire au VRM (vendor relationship management).

En matière de co-création aussi la circulation de l’information dans un groupe restreint d’utilisateurs comprenant les co-créateurs, leurs conseils et certains organismes tout en bloquant les accès au monde extérieur peut s’avérer nécessaire.

Un système d’information n’est pérenne que s’il apporte à la fois la confiance et la confidentialité de l’information mais aussi s’il est capable de justifier de son historique d’accès.

L’oubli des informations

Un troisième mécanisme qui fait la force de la nature est l’oubli. La fonction d’oubli est non seulement nécessaire pour des raisons de consommation d’espace et de temps, mais de façon plus fondamentale elle est indispensable au fonctionnement du système. En effet toute information supplémentaire réduit le champ des possibles d’autant plus qu’elle est volumique et diversifiée. Lorsque nous collectionnons les expériences, nous comptabilisons les situations ayant conduit à un échec. Ainsi la probabilité qu’une nouvelle situation ressemble à une ancienne réputée négative augmente avec le nombre d’expériences. Pour éviter le blocage du système, la nature oublie. Le désordre produit par des situations négatives non reconnues s’avère moindre que le gain occasionné par l’opportunité d’action et d’évolution.

Il est très difficile à un ingénieur, cartésien de formation, d’imaginer un système perdant volontairement de l’information. Il n’en percevra pas l’utilité. Pourtant, la nature s’est dotée d’un tel système, comprendre pourquoi n’est peut-être pas si inutile que cela.

La coopétition

Un quatrième principe de la nature pouvant nous inspirer pour appréhender la blockchain dans un esprit d’open innovation est celui de la coopétition. Ce principe qui mêle compétition et coopération peut s’observer dans la nature où des espèces différentes cohabitent en symbiose au sein de biotopes. Ce concept de coopétition est très fécond, par exemple l’implication de multiples co-créateurs peut provoquer une saine émulation entre eux et en même temps favoriser l’intelligence collective pour mieux innover ensemble. D’une certaine manière la blockchain est aussi un espace où la coopétition peut s’exprimer. Elle établit un socle commun où les données sont mises en commun et partagées, puis, à un autre niveau, chacun peut les exploiter de façon spécifique à son propre avantage. On retrouve bien là les notions de collaboration et de compétition.

La nature regorge de bien d’autres mécanismes ingénieux que les scientifiques ont découverts ou sont en passe de le faire. Nombre d’entre eux ont des applications technologiques que nous ne comprenons qu’au fil de notre évolution.

La blockchain est porteuse d’une véritable révolution au sein de l’internet de par l’espace des solutions qu’elle ouvre et nous n’en sommes qu’au prémisses…

Jean Pierre MALLE.