Le progrès, pour le meilleur ou pour le pire ?

Le progrès consiste à passer d’une situation donnée à une situation meilleure. Une idée peut être novatrice, mais si elle dégrade la situation des hommes, elle ne constitue pas un progrès.

Dans bien des cas, ce qui a été considéré durant des décennies comme un progrès se révèle souvent plus tard comme une régression. Par exemple l’agriculture conventionnelle nous a été présentée comme un progrès et aujourd’hui le monde prend conscience de son action dévastatrice sur l’écosystème et sur la santé des hommes. Il en va de même pour les énergies fossiles, les sacs en plastique, etc.

On parle souvent de bilan bénéfice-risque pour décider d’appliquer ou non un supposé progrès. Le vrai problème sous-jacent à cette démarche est notre incapacité à évaluer correctement le risque.

Pour avancer, les industriels agissent souvent selon le principe de la non-interdiction : tant que la législation n’interdit pas ou ne réglemente pas un produit, on peut le vendre. Et les états agissent selon le principe de précaution : tant que l’on ne connait pas les conséquences on l’interdit.

Bref, personne ne maitrise. Pourtant il faut bien avancer.

Les sommes mises en jeu par les industriels peuvent être colossales, le risque de découvrir à la fin d’une longue période de R&D un effet négatif peut soit limiter les ardeurs à conduire des recherches soit inciter à passer sous silence l’effet en question.

D’un autre côté, les règlementations mises en œuvre par les états sont toujours en réaction à une prise de conscience du public, elles peuvent être soit excessives et bloquer tout progrès au nom du principe de précaution, soit laxistes influencées par des lobbys puissants ou de la corruption.

L’arbitrage de la science

Mais un acteur s’invite de plus en plus dans ce système bipartite industriel-état, c’est le consommateur. Depuis le développement des associations de consommateurs dans les années 50, le monde a évolué. Aujourd’hui le consommateur est informé par des médias bien plus virulents. Ces derniers seraient-ils devenus spontanément clairvoyants et coopératifs ?

En fait ils ont compris qu’avec internet chacun de nous peut être le « journaliste » qui révèle une situation régressive. Alors ils prennent les devants, effectuent des veilles, vérifient les informations et s’en font les relais. Et ils deviennent de fait les maîtres du jeu. Pour asseoir leur crédibilité, ils s’appuient sur des scientifiques.

La guerre se déplace alors sur le terrain de la science. Ce n’est pas sans risque, les scientifiques rejoignant les rangs des journalistes s’exposent ainsi à des menaces, des actes en dénigrement, des destructions de carrières orchestrées par des industriels et des politiques peu scrupuleux devenus violents.

Mais c’est à ce prix qu’un progrès annoncé peut effectivement être considéré comme tel ou réfuté par la population via la science. La démarche est Poppérienne.

Le temps comme alibi

Lorsqu’un industriel ou un politique est pris le doigt dans le pot de confiture, il évoque généralement le temps. Ses propos sont toujours les mêmes : « on ne savait pas », « on ne découvre ce problème que maintenant », « il faut du temps pour que le problème apparaisse », « on va conduire des analyses complémentaires », etc. bref on nous enfume.

Prenons le cas de l’amiante, on à découvert les propriétés nuisibles de l’amiante … du temps de la Rome antique (dixit Pline l’ancien au 1er siècle de notre ère). Alors bien sûr au XXème siècle, on … « ne savait pas », pour reprendre le style rédactionnel d’une émission de télévision spécialisée dans ce genre de scandale !

Que certains se soient honteusement enrichis au détriment de la santé de la population est en soit déjà un crime, mais il n’y a pas que cela. Durant toutes ces décennies, de nombreuses inventions constituant réellement des progrès au bénéfice de la population ont été tuées dans l’œuf.

Lorsqu’un progrès finit par émerger, lorsqu’un acteur se présente comme un inventeur, il est fort à parier que l’idée n’est pas nouvelle. De nombreux autres scientifiques ont imaginé et pensé à des concepts similaires ou dans la même lignée bien avant, mais ils se sont heurtés au mur de l’intérêt de ceux qui tiennent la place. Ils furent à l’origine des premiers coups de boutoir mais ils n’en ont pas tiré profit.

Le progrès ne s’installe généralement pas sur une idée neuve mais en violant ceux qui profitent du système installé. Au début l’idée neuve est qualifiée de « ridicule », puis de « dangereuse », et enfin lorsqu’elle émerge elle devient subitement « évidente » comme nous le rappelle Idriss Aberkane.

La blockchain, un pas vers le graal

Heureusement, là aussi les choses évoluent. Nous disposons aujourd’hui des moyens de communication pour exposer au plus grand nombre toutes les facettes de chaque situation, quelles soient bénéfiques ou régressives. Les scientifiques peuvent s’exprimer sans crainte dans des forums. Du fait de leur multitude, les actes en intimidation ont bien moins de prise sur eux. L’émergence de la blockchain permet de conserver les traces des discours des uns et des autres et donc d’étayer les raisonnements de façon plus factuelle et accessible au plus grand nombre. Et ce n’est que le début d’une révolution en marche.

Jean Pierre MALLE