Le constat

Je me rappelle l’âge d’or des instituts de sondage, quand on annonçait un résultat au dixième de point près, dès l’ouverture du journal télévisé. Même en maitrisant les techniques statistiques, je trouvais cela bluffant.

Aujourd’hui chacun se complait à dire que si une prédiction d’un institut de sondage est avérée, ce n’est que le fruit du hasard … ce renversement est assez cruel.

Mais force est de constater que ces derniers temps les pronostics erronés ont été légion. Aucun institut n’avait prédit le brexit, la victoire de Trump et l’envolée des indicateurs financiers américains, pas plus que la primaire de Fillon.

On peut critiquer les instituts de sondages qui, parait-il, ne prendraient pas en compte les bonnes données et qui utiliseraient encore des modèles statistiques vieillissants. Tout ceci est surement un peu vrai, malgré leurs efforts menés en ce sens ces dernières années, mais cela n’explique pas tout.

Nous assistons à un décrochage spectaculaire des prévisions, une véritable cassure du taux de confiance, qui mérite que l’on s’y attarde un peu.

La versatilité

Les « biens pensants » qui cherchent des explications sur le phénomène constaté mettent souvent en exergue notre versatilité soudaine. Ainsi nous serions devenus changeant au gré du vent.

Envahis par les réseaux sociaux, influencés de toutes parts, nous ne serions plus capables de nous orienter. Nous hésiterions à répondre aux questionnaires. Cette explication leur permet de ne pas se remettre en cause. C’est affligeant !

Si sa conséquence est la même que pour la versatilité, la vérité est toute autre et se situe aux antipodes de cette versatilité dont on nous affuble.

Hier le processus d’adhérence à une idée, un dogme ou un parti, nécessitait beaucoup de temps à se construire. Le temps avait tendance à nous ancrer fortement dans cette idée, ce dogme, ce parti. Dès lors le changement d’opinion était plus difficile. Cette inertie permettait aux instituts de sondage de faire appel à des techniques statistiques. Ces dernières matérialisaient des phénomènes dont l’évolution au cours d’une campagne électorale était relativement lente, la statistique pouvait alors servir de base à une prédiction avec un taux d’erreur acceptable.

Mais deux phénomènes sont venus perturber le traintrain des instituts de sondage.

La célérité

Le premier réside dans l’accélération des échanges. La presse n’est plus le vecteur principal de la diffusion des idées, nous le faisons nous-même sur les réseaux sociaux, sans intermédiaires, par-delà les frontières. De fait les prises de positions peuvent évoluer 1000 fois plus vite. De plus, les filtres de la bienséance journalistique ont complètement disparu entrainant plus de permissivité.

En psychosociologie, on connait bien ce mécanisme qui se représente par une sigmoïde (courbe en S). Au début, la tendance émerge doucement, la proportion d’individus ayant adopté le nouveau comportement croit lentement. Puis c’est l’effet boule de neige, le basculement est rapide, total, irrémédiable. Dans un temps très court on passe de 30% à 70%. Ensuite la résorption des 30% restants, des irréductibles, se fait à nouveau lentement.

Il n’y a aucune magie, aucune anormalité, la célérité des échanges et la suppression du filtre normalisateur de la presse sont les causes du phénomène constaté. Et dans cette nouvelle situation les techniques statistiques par nature intégratives ne fonctionnent plus. Il faut recourir à des techniques différenciatives beaucoup plus dynamiques et seules capables d’anticiper ces mouvements rapides.

L’intelligence

Le deuxième phénomène qui vient se greffer réside dans notre intelligence. En effet les modèles statistiques reposent sur des catégorisations, ils cherchent les éléments fédérateurs, et finalement à nous regrouper en « tas de semblables ». Tout ceci allait bien tant que nous pensions que l’idée, le dogme, le parti étaient des valeurs fédératrices auxquelles nous devions nous rallier. Ça collait pile-poil, les catégories étaient toutes faites.

Ce qui a changé est fondamental. Aujourd’hui nous voulons que l’on nous considère pour ce que nous sommes chacun individuellement et non pour une classe à laquelle nous sommes censés appartenir. Aujourd’hui nous n’avons plus peur de penser par nous-même et de le faire savoir. De fait nous nous autorisons à faire confiance à notre intelligence, nous avons appris à mettre en doute l’information que l’on nous inculque. Nous sommes passés de l’état de membre d’une catégorie passif et docile à celui d’être pensant, agissant, influençant et … libre.

De fait, nous raisonnons avec notre rationalité, qui s’est construite de façon très différente de celle de notre voisin, même si nous appartenons à une même catégorie socio-professionnelle que lui. Aucun questionnaire universel ne peut capter nos motivations. Pour les comprendre il faut étudier chaque individu individuellement. On ne peut plus considérer que tel ou tel individu représente une classe.

Un mélange détonnant

L’accélération de la dynamique des échanges entre des êtres aptes à se faire une idée personnelle de la situation, intellectuellement décomplexés, rend la statistique très éphémère et peu probante. C’est la fin de ce modèle « full statistics » qui fit l’âge d’or des instituts de sondage.

Cette association de deux phénomènes concomitants bouleverse radicalement les principes établis. Le basculement s’est opéré en l’espace de quelques mois et dans le monde entier. C’est la magie des nombres. Au-dessous d’un certain seuil, l’effet est contenu puis brusquement la réaction en chaine enflamme le monde et change totalement la donne.

Et c’était bien évidemment prévisible, seule la date et la vitesse de basculement étaient inconnues. Une chose est sure, rien ne sera plus comme avant.

Une renaissance

Le métier des instituts de sondage doit se reconstruire complétement compte tenu de cette nouvelle donne. Nous sommes prêts à les y aider. Nous sommes persuadés que cette crise leur sera salutaire et que tel le Phoenix, ils renaitront de leurs cendres, encore plus performants qu’hier.

Ce sont les mêmes principes qui ont fait passer les scientifiques de la mécanique copernicienne à la mécanique newtonienne puis à la mécanique relativiste au fur et à mesure que se multipliaient les expériences contredisant leurs modèles.

La bonne nouvelle, c’est qu’il existe des alternatives depuis longtemps, qui n’avaient pas reçu la faveur des professionnels, mais qui deviennent incontournables aujourd’hui. Ces alternatives sont certes plus complexes à mettre en œuvre, moins connues, surement plus chères et surtout elles nécessitent une remise en cause des processus établis, un lâcher-prise.

Nous vivons une époque de transition dans laquelle deux populations cohabitent :

  • Les adeptes de l’ancien comportement qui accepteront de dire pour qui ils votent à un institut de sondage mais pas à leur voisin de palier,
  • Les adeptes du nouveau comportement qui communiquent sans complexe leurs interrogations et leurs raisonnements sur les réseaux sociaux mais sont fermés à toute inquisition émanant d’un cercle extérieur au leur.

Les premiers relèvent des anciens modèles des instituts de sondages, les seconds, désormais majoritaires, relèvent de nouveaux modèles. Actuellement il faut certainement mixer les deux.

Ces nouveaux modèles devront mettre en œuvre moins de statistiques, plus de maths différentielles, plus de psychologie cognitive et de psychosociologie. Ils devront exploiter l’information disponible et mise à disposition spontanément par les gens sans qu’on les interroge. Ce sont des modèles apprenants aptes à comprendre chaque situation individuelle, à détecter les singularités, les signaux faibles. Ça tombe bien c’est ce sur quoi je travaille depuis des dizaines d’années …

Qui commence ?

Jean Pierre MALLE